Omega World News Interview de Joel Deeb avec le Sénateur Youri Latortue, Président de l’Assemblée Nationale d’Haïti

 

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Interview de Joel Deeb avec le Sénateur Youri Latortue, Président de l’Assemblée Nationale d’Haïti

Le 20 Septembre 2017

 

JD : Monsieur le Sénateur, vous n’êtes pas sans savoir que depuis de nombreux mois nous suivons votre trajectoire. Nous avons même endossé votre démarche en ce qui concerne le rapport de Petro-Caribe lorsque vous étiez président de la Commission anti-corruption.

SYL : En effet.  Et je vous en sais gré car cet exercice n’a pas été facile. Heureusement que j’ai bénéficié de l’aide de nombreux collaborateurs compétents au niveau du Senat et même en ce qui a trait à la presse nationale et internationale pour arriver à le produire.  Ça a été un réel travail collaboratif. 

JD : J’espère alors que nous aurons l’occasion d’en parler à l’avenir. En attendant, sachant que vous êtes très pris, je m’empresse de vous poser quelques questions puisque vous avez aimablement accepté de nous accorder quelques minutes de votre temps. Ainsi, Monsieur Le Sénateur, pouvez-vous nous dire ce que vous pensez du droit de manifester contre le budget 2017-2018?

SYL : Tout d’abord, le droit pour les citoyens d’un pays de manifester leur désaccord avec certaines décisions prises par les pouvoirs publics, fait partie intégrale de la vie démocratique. Parfois le mouvement est restreint, mais parfois aussi il se démultiplie en intensité.  La liberté d’expression, et la liberté de protester, entre autres droits fondamentaux, constituent en général une saine alerte aux autorités qui se doivent d’être à l’écoute, bien entendu à des degrés différents, selon l’importance du mouvement. Donc, lorsqu’on me demande si je suis pour ou contre les manifestations du moment, je n’ai aucun mal à répondre sans réserve qu’aucun démocrate ne peut être contre la manifestation d’un mécontentement populaire, pourvu que celle-ci soit non violente et authentique.  Vous noterez que selon le jour, certaines manifestations enregistrées à Port au Prince, ont eu ces caractéristiques. Mais malheureusement ce ne fut pas le cas uniformément.  A maintes occasions, l’expression de mécontentement a connu un dérapage qui a teinté négativement le bienfondé du message. 

JD :  Pouvez-vous faire la distinction pour nous entre les manifestations crédibles et celles qui selon vous ont dérapé?

SYL : Je ne le ferai pas parce qu’en tant que Président de l’Assemblée Nationale, j’ai un devoir de réserve.  Surtout lorsque l’ambiance est aussi volatile. Comme vous le verrez, tout ce que je vous aurai dit ici sera sujet a mille interprétations; parfois justes mais parfois plus que farfelues.  Donc, je pense qu’en ce moment, il est important de se referrer aux principes fondateurs. Oui il faut permettre les manifestations. Oui il faut tenir compte du mécontentement.  Mais non plus, il ne faut pas permettre que de quelconques mouvements parasitaires profitent d’une position légitime pour se faire une renommée et terroriser le reste de la population dans le but de magnifier le chaos souhaité.

JD :  je vois que le mot « légitime » revient souvent dans vos propos.  Alors permettez que je vous demande :  qu’est-ce une manifestation légitime selon vous?

SYL : Selon moi, une manifestation légitime est, au sens large, le fait pour des hommes et des femmes de revendiquer une position qu’ils veulent faire entendre aux autorités par conviction.  Mais lorsqu’elle se caractérise par la violence physique et l’intimidation, c’est tout autre chose. 

JD :  soyez plus précis s’il vous plait? 

SYL :  Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin.  Les médias sociaux ont d’ailleurs relayé à outrance les photos de jeunes hommes parcourant les rues pour lancer des pierres et incendier des véhicules. Un clip en particulier m’a frappé; il s’agissait d’un garçon, pierre à la main, visant le portail de l’hôtel Marriott pour ensuite briser la vitre d’un véhicule qui essayait de s’y réfugier.   Pas de pancarte, pas de revendication, juste l’assaut contre le client d’un hôtel, rare investissement international de la zone. 

JD : Donc si je comprends bien, vous voulez faire la différence entre manifestation, grève et intimidation?

SYL : Oui. Des personnes qui agressent des particuliers en brisant leurs parebrises, ne sont pas des citoyens responsables, voulant alerter le gouvernement à l’injustice sociale contre laquelle ils s’érigent. Mais, il faut en convenir, ce n’est pas non plus parce qu’il y a un secteur qui voudrait promouvoir l’instabilité, que nous ne devons pas reconnaitre que le mécontentement est réel à d’autres niveaux. D’ailleurs il est possible de voir que certaines franges de la population sont sincèrement frustrées et s’expriment avec passion. 

JD :  Je comprends ce que vous dites Monsieur le Sénateur et tout le monde sait que vous êtes un homme d’institution. Mais ce que vous avancez pose problème car, à supposer que les manifestations soient comme vous le dites authentiques et qu’elles arrivent à une escalade qui pourrait bloquer le fonctionnement au quotidien de la population, comment implémenter les demandes populaires?

SYL :  Je n’ai pas toutes les réponses mais je puis vous dire qu’à ce moment, il importe aux pouvoirs de mettre en place un mécanisme visant à déterminer la position de la population par rapport aux questions qui font l’objet des manifestations. Par exemple, nous avons vu plus d’un pays ces derniers temps, notamment de la Grèce, l’Italie et l’Angleterre, avoir recours aux referendums et nous avons aussi vu leurs leaders se plier aux résultats de ces referendums même s’ils n’abondaient pas dans la direction qu’ils auraient voulus. 

JD :  Monsieur le Sénateur, vous ne pouvez nous laisser sur notre faim.  Dites-moi rapidement, si je comprends bien vous préconisez un referendum pour décider de l’implémentation ou non du budget décrié?

SYL :  Non. Je ne saurais préconiser ce que la constitution ne prévoit pas. D’ailleurs nous n’en sommes pas encore là. Ce que je préconisais est la non-violence.   Et je répondais à votre commentaire pour expliquer que si besoin est, nous avons d’autres mécanismes dans notre constitution qui permettent de tenir compte du désaveu populaire pour donner satisfaction au peuple en reconsidèrent l’élément qui leur déplait.  Mais d’abord, cela doit être établi comme un fait.   

JD :  Et quels sont ces mécanismes Monsieur le Sénateur?

SYL : Je dois vous dire qu’une fois de plus, j’ai un devoir de réserve mais de toute façon en démocratie c’est le dialogue social qui doit primer; dialogue entre le gouvernement et la société civile, entre les syndicats et le gouvernement de façon à trouver le chemin de l’apaisement et du développement.  Quelque soient les circonstances, personne ne doute de l’importance de maintenir la stabilité politique en Haïti comme dans n’importe quel pays. La stabilité est la fondation de tout développement. Et c’est la mission que je me suis fixé dans mon humble capacité.

JD :  Monsieur le Sénateur, pourquoi a-t-il été aussi difficile d’obtenir cette interview de vous afin de mieux comprendre, selon vous, les erreurs commises par le gouvernement au niveau du budget?

SYL : Face au brouhaha qui sévit et aux campagnes anonymes à l’ordre du jour, j’ai choisi de me taire quelques temps. L’expérience m’a démontré qu’il faut toujours élever le débat mais pour ce faire, il faut attendre le moment opportun.  Lorsqu’il y a trop de bruit, personne ne peut entendre.  Cependant, dans ce cas précis, le gouvernement a commis l’erreur de ne pas communiquer avec la population, de ne pas expliquer les grandes lignes du budget et d’avoir laissé à d’autres entités, quelques fois de mauvaise foi, le soin de le faire à sa place. Ceci a amené à une confusion extraordinaire, des explications abracadabrantes et selon moi, la réponse du gouvernement est venue trop tard pour calmer l’hyper vigilance d’une population traumatisée par des abus budgétaires et des faiblesses de contrôle du passé.  Je vous rappelle que nous avions convenu d’une brève interview. 

JD :  c’est vrai mais pensez-vous vraiment qu’une meilleure communication aurait suffi? 

SYL :  Je pense que si cette communication avait incorporé des éléments démontrant aux contribuables comment seraient utilisés les fonds perçus par l’État, oui.  Car, depuis mes premiers jours comme élu de la 50 -ème législature, je me suis fait un devoir de lutter pour la reddition de comptes, sachant pertinemment que le citoyen haïtien, d’ici ou de la diaspora, n’aurait pas de mal à honorer ses redevances, s’il était assuré que ces redevances seraient investies pour le bien commun.  Le vrai problème est que mes électeurs, tout au moins, en ont assez d’être pris pour le dindon de la farce.  Comme vous l’avez vu par les conclusions du Rapport de la Commission éthique et Anti-Corruption en 2016, la gabegie ne fut pas des moindres; et à date, nos compatriotes n’ont pas été rassurés qu’un suivi sera fait. 

JD :  C’est vrai.  Alors, Monsieur le Sénateur, pouvez-vous avoir l’obligeance de répondre à une dernière question?

SYL : Bien sûr.  Je vous le dois. 

JD :  Merci Monsieur le Sénateur.  Je vous préviens.  Vous allez être un peu contrarié avec moi, car il s’agit d’une question dont nous avions convenu de ne pas parler pour le moment. Mais je sais que vous ne m’en voudrez pas pour longtemps. Donc, au nom de la diaspora haïtienne, dites mois si oui ou non c’est votre vote qui a permis de ratifier le budget 2017-2018?

SYL : Non.  Ce n’est pas mon vote qui a permis de ratifier le budget 2017-2018.  Je ne vous apprends rien en vous rappelant que le PHTK a une majorité au Senat de la République.  D’ailleurs pour la ratification du budget en tant que tel et dans sa globalité, je n’ai pas voté.  Inutile de vous rappeler aussi, comme tout le monde le sait, que le Président du Sénat ne vote pas en règle générale, sauf dans un contexte exceptionnel lorsqu’il y a « blocage ». 

En effet, les règlements du Sénat prévoient que si les voies en faveur d’une position, son égale aux voix contre, le Président doit se prononcer exceptionnellement, pour rompre le « blocage ». C’est ce qui s’est passé lorsque l’article de loi qui prévoyaient l’indexation de la diaspora pour l’impôt sur le revenu a été mis au vote par l’Assemblée. Je dis bien l’article, pas le budget dans son ensemble. Il y avait 10 voix pour, et 10 voix contre. A ce moment, il a fallu que le Président tranche. Et comme vous le savez, j’ai tranché en faveur de la position de la diaspora. 

JD :  Vous l’avez fait par souci de ménager votre popularité?

SYL : Je l’ai fait parce que c’était la chose à faire.  Je suis un homme d’institution avant tout et les préceptes démocratiques sont formels : Aucune loi ne peut viser ou cibler un group distinct. C’est de la discrimination. Chacun sa boussole.  Je dois vraiment vous laisser maintenant. Je ne voudrais pas offenser ceux qui m’attendent. 

JD : Monsieur le Sénateur, vous nous laissez sur notre faim.

SYL : J’apprécie l’honneur que vous me faites en valorisant mes propos. Ce n’est pas la dernière fois que nous échangerons. Gardons contact et si vous voulez recueillir les questions de vos lecteurs, nous essaierons à une nouvelle occasion de traiter des points d’ombre. 

JD :  Au nom d’Omega, je vous remercie Monsieur le Sénateur. Les questions recueillies vous seront présentées à la plus prochaine occasion.

SYL :  Je les attends et c’est à moi de vous remercier

 

 

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